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De la maison commune à la mairie
Terroir

De la maison commune à la mairie

jeu 26 Septembre 2019 - 08:02
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Les élections municipales commencent à faire frémir les ambitions. Même si le rôle du maire a été vidé par la loi NoTre, la place de la mairie reste primordiale dans un village. Souvent, l’histoire du bâtiment apparaît en miroir de celle de la commune.

Le tableau est souvent le même. Au centre de la bourgade, la mairie arbore ses drapeaux tricolores et européens. L’église, et son clocher porche, n’est jamais très loin. Une image immuable qui révèle pourtant l’histoire même du secteur et de ses habitants. Un récit où se mêlent le financement des travaux dans les églises, la richesse des forêts, et la volonté des communautés villageoises de mieux s’organiser. En Franche-Comté, beaucoup de maisons communes, qui deviendront les mairies, ont pu être bâties, grâce, ou à cause, de Louis XIV, selon le point de vue.

Dès le milieu du XVIIe siècle, la Comté est en proie à des guerres opposant le royaume de France au Saint Empire romain germanique. Les Français voulaient absolument mettre la main sur cette région clé, tant sur le plan économique que militaire. La résistance est forte, et Louis XIII recule. Son fils, lui, à force de tentatives, réussira. La Comté devenue française panse ses plaies. La guerre a détruit de nombreux villages, églises, routes, et ponts. Sans parler du coût humain... Heureusement, la région est riche. Notamment avec ses forêts. La paix favorise la reprise économique. Les fourneaux tournent à plein régime. Résultat, le bois, matière première indispensable pour les alimenter, est en profusion dans les forêts denses, notamment dans l’actuel Haut-Doubs. Cette accélération de l’économie est indissociable de la période de paix que connaît enfin le secteur. Un climat permettant aussi aux habitants de reconstruire leur village. Malheureusement, les communautés villageoises sont déjà souvent endettées. La terre, bien souvent, appartient à des créanciers citadins qui ne redistribuent pas les richesses. Le ruissellement était déjà compliqué ! De plus, les périodes de guerre, de famines, et de maladies ont achevé beaucoup de familles. Pourtant, malgré cette situation catastrophique, la Comté va se relever ! L’administration royale a tout intérêt à choyer ses nouveaux sujets. D’abord pour éviter tout embryon de révolte, mais aussi asseoir son pouvoir et sa légitimité. En sachant que la situation frontalière et la présence très forte des protestants obligent la monarchie à porter une attention particulière à la Comté. Avec une autorisation royale, la communauté peut exploiter la forêt en taillant dans le quart de réserve. Cette partie de la forêt, qui doit représenter un quart de sa superficie, peut être bûcheronnée par les habitants, uniquement en cas de réelle nécésité. Ces bois sont de qualité supérieure. Résultat entre l’inflation des prix du bois due à l’activité dans les fourneaux, et la prise de contrôle d’une partie des forêts, certains villages ont pu non seulement rénover ou reconstruire leurs églises avec les fameux clochers porches à l’impérial, mais aussi financer la réalisation de lavoirs, de ponts, ainsi que la maison de l’instituteur.

Comme pour les églises, les architectes sollicités pour tracer les plans de ces maisons sont souvent les mêmes. Résultats, que vous vous promeniez en Haute-Saône, dans le Jura, ou dans le Doubs, beaucoup de ces bâtisses se ressemblent. Elles sont généralement composées de deux ou trois pièces : le poêle et la cuisine, ainsi que la salle de classe. Quand la commune est plus petite, le modèle avec deux pièces est plus courant, ainsi le poêle et la salle de classe sont les mêmes pièces. Au quotidien, l’instituteur vivait dans la maison. Pendant la classe, les pupitres se répartissaient dans la pièce. Le soir, il pouvait les déplacer pour y installer une pièce à vivre. Mais cette bâtisse ne lui appartient pas, puisque c’est la communauté villageoise qui en est la propriétaire.

Malgré son aspect modeste, cette maison est d’une importance colossale. C’est en effet entre ses murs que se réunissent les chefs de foyer de village. Pour cette occasion, l’instituteur aménageait sa salle de classe en conseil villageois. Sous l’ancien régime, les communautés villageoises étaient autonomes. Toutefois, les villages étaient trop petits pour prétendre à un conseil municipal en tant que tel, comme cela était le cas pour les grandes cités. Ces dernières avaient obtenu ce droit via des privilèges accordés par le roi. Cependant, les conseils de villages se réunissaient et pouvaient ensuite parler d’une seule voix. Comme pour demander l’accès au quart de réserve par exemple. Après la chute de la monarchie, ces conseils de village se sont naturellement transformés en conseils municipaux. Le lieu des réunions n’a pas changé. La maison commune devenait alors la mairie. L’école restait dedans. Tout comme la maison de l’instituteur. Seul le statut de ce dernier a changé progressivement pour dépendre de plus en plus de l’État central.

Sans ce quart de réserve, les campagnes de la Franche-Comté n’auraient pas du tout le même visage qu’aujourd’hui. Pas de clochers porches, pas de maisons communes devenues des mairies, même conséquence pour les lavoirs, fontaines, et autres ponts. Sans le bois, la pierre n’aurait pas pu devenir un acteur central de l’identité du Doubs. Si les écoles et les mairies ne formaient qu’un seul bâtiment, la métaphore s’apparente à un lieu d’apprentissage de la vie et de la république. Aujourd’hui, dans les mêmes villages les écoles ferment et les mairies ne sont plus occupées. À croire que la démocratie devient un cas d’école.

Jérémie Demay