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Ils mettent le bois en musique
Terroir

Ils mettent le bois en musique

lun 3 Juin 2019 - 16:19
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Avec un chiffre d’affaires 2018 frôlant les 250 000 euros, l’entreprise Bois de Lutherie se porte plutôt bien. Basée à Fertans et spécialisée dans la fourniture de matières premières pour les luthiers, cette société fait son chemin dans un domaine où la concurrence vient surtout de l’international. En France, ces artisans du Doubs sont les seuls sur ce créneau.

À Fertans, impossible de louper Bois de Lutherie, fondé en 1992 par Bernard Michaud. Même la rue où cette société est installée s’avère être un indice : rue de la scierie... Sur la façade, un deuxième indice : un violon reconstitué. Deux bâtiments se font face. Dans le premier, la partie production et stockage s’étale sur plusieurs centaines de mètres carrés. Celui à côté est réservé pour l’administratif, une partie permet aussi d’entreposer les bois qui sont prêts à être vendus. Enfin une grande pièce accueille des stages et des formations de luthier. Cette dernière activité n’est pas qu’une anecdote puisqu’elle résume la philosophie de cette entreprise si particulière : la passion est un bien commun qui doit se transmettre et être partagée.
De passion justement, François Druet n’en manque pas. Luthier à Arbois dans le Jura, il travaille aussi à la scierie de Fertans. À voir ses yeux et son sourire, il ne faut pas longtemps pour comprendre que le bois est son élément. Il aime le choisir, le regarder, le toucher. Le bois reste une matière vivante, avec ses complexités et ses surprises. Enfin, surprise, rien n’est laissé au hasard dans le choix. « Il y a des questions de diamètre. Il faut regarder si l’arbre est droit, s’il est bien élagué puisqu’il faut une bonne longueur de fût sans branche. Ces critères évoluent selon l’essence du bois. On sait si ça peut convenir ou non. Il reste toujours une phase de mystère tant qu’on n’a pas ouvert la grume. Mais avec nos critères, nous prenons peu de risques.  »

François Druet reprendra l'activité prochainement

 


Ainsi, chaque bois sélectionné part à la scierie pour être transformé. Au départ une simple bûche est découpée en section. L’objectif : suivre la fibre du bois et aussi éviter le gâchis. Ensuite, selon des critères de sélection qui s’établissent avec un mélange de savoir et de sensation, les bois seront préparés pour un violon, une guitare, ou même une flûte. Bref, si l’instrument est en bois, la scierie de Fertans pourra fournir la matière.
Partir chercher du bois de lutherie en pleine forêt s’apparente à une vraie partie de pêche. Il faut faire avec ce que la forêt peut donner. Avec une part de hasard et le risque de rentrer bredouille. « Dans certaines parcelles, il n’y a rien donc on ne prend rien. Après, il y a rarement beaucoup de choses », commente François. Pour l’anecdote, il parle même de « piocher » dans la forêt, c’est dire si le volume d’arbres prélevés reste faible. Malheureusement, ces dernières années, la pêche n’est pas miraculeuse. En cause : le réchauffement climatique et l’exploitation forestière dédiée au bois de chauffage et à la maçonnerie. Résultat, certaines essences se font rares. Fataliste, François Druet garde les pieds sur terre : « Il y a des années plus ou moins bénéfiques à notre activité. Sur l’érable ondé cela devient compliqué. Le marché du bois évolue. Nous migrerons sur certaines essences. Le bois en lutherie est à mettre en parallèle avec ce que peut nous offrir la nature. »

 


Mais un autre processus change le rapport du luthier avec les bois. En effet, de nombreux instruments utilisent du bois exotique. Du palissandre ou certains acacias, ou même des bois comme du padouk. Les réglementations internationales tentent de mieux contrôler ce marché en poursuivant plusieurs objectifs : limiter la déforestation, juguler le travail des enfants, et contraindre le financement de certains conflits. Là encore, cette politique louable pèse directement sur l’activité des luthiers. François reste philosophe et voit même une forme d’opportunité. Il faudra s’adapter. Une adaptation qui permettra aussi de retrouver certaines habitudes oubliées. « Historiquement, les instruments étaient fabriqués avec des bois non exotiques comme le noyer, un peu de merisier. Nous avons largement la possibilité de fabriquer une guitare tout en bois européen. Cela correspond surtout à des codes esthétiques et acoustiques, mais ça va évoluer. » D’ailleurs, pour lui la solution est à trouver au sein même de nos forêts : « Ici, en Franche-Comté, on peut trouver ces alternatives ».
En attendant, François reste serein. Fier de son travail et de ses convictions. Il sait à quel point son activité reste mystérieuse frôlant même le magique. D’ailleurs, tous les luthiers interrogés sur l’entreprise de Fertans sont unanimes : c’est un endroit extraordinaire où il s’avère compliqué de restreindre sa passion. Bref, du bois sans modération.

 

Jérémie Demay