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Les pelouse sèches, un héritage paysan
Environnement

Les pelouse sèches, un héritage paysan

jeu 10 Octobre 2019 - 09:27
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Le Conservatoire botanique national de Franche-Comté organise ce jeudi une rencontre scientifique afin de mettre en lumière des milieux méconnus du grand public : les pelouses sèches. Rémi Collaud, botaniste et phytosociologue, explique en quoi ces sites sont importants pour la biodiversité.

Une pelouse sèche, c’est quoi ? Un gazon qui a grillé sous le soleil ?

Rémi Collaud (R. C.) : Non, absolument pas. Les pelouses sèches sont des végétations de prairies maigres, très proches des affleurements rocheux. Une zone maigre signifie qu’il y a une faible épaisseur du sol. On y trouve vraiment une biodiversité intéressante, souvent des espèces végétales et animales à enjeu national. Comme des papillons, dont beaucoup sont inféodés aux pelouses sèches mais aussi des orthoptères, soit des sauterelles, des criquets. Et c’est là spécifiquement qu’on va trouver des orchidées. La végétation, à faible hauteur, est dominée par les graminées, généralement riches en espèces. Par rapport à une prairie où on peut atteindre le mètre, là on a une dizaine de centimètres plus ou moins clairsemés, d’où le terme maigre.

Où peut-on trouver des pelouses sèches en Franche-Comté ?

R. C. : Un peu partout. Les plus fortes densités sont, en général, dans les collines et dans les zones montagnes du massif jurassien. Géographiquement, cela va des Monts de Gy en Haute-Saône au sommet du Mont d’or. Sur le sommet de Chaudanne, on a des pelouses sèches à orchidées. A Montfaucon sur le belvédère vers l’antenne relais, il y en a aussi. Les pelouses sèches sont souvent dans des pentes, dans des versants bien ensoleillés parce qu’il a sécheresse. Elles en ont besoin.

Justement, les sécheresses et plus généralement, le réchauffement climatique a-t-il un impact sur ces milieux ?

R. C. : C’est trop tôt pour le dire, des études sont en cours. Mais on s’inquiète plus pour les milieux humides ou les pelouses de sommet de montagne. Là, on ne constate pas de progression ni de régression de la pelouse sèche liés aux épisodes climatiques. Et des adaptations d’espèces, il y en aura forcément. Avec l’été qu’on a eu, on voit que beaucoup d’espèces de graminées ont périclité et ont permis la présence d’autres petites espèces. Elles reviennent l’année d’après. Pour l’instant, on ne constate que des variations interannuelles mais de là à dégager des tendances, c’est un peu compliqué.

Comment sont nés ces milieux ?

R. C. : L’essentiel des surfaces sont issues du défrichement, vraisemblablement du Moyen Âge mais on peut aussi remonter à l’ époque gallo-romaine. En fait, les pelouses sèches sont un héritage paysan, c’est comme la prairie. La biodiversité est historiquement le produit de l’exploitation pastorale de ces milieux. Sans paysan, ça devient une friche. Ils s’agissait de surfaces un peu trop loin de l’exploitation pour être mécanisables pour pouvoir faire de la fertilisation ou autre. Donc les paysans faisaient paître leurs bêtes.

Comment cette pratique a-t-elle abouti à ces pelouses sèches ?

R. C. : C’est la conjonction d’un biotope : des affleurements rocheux et des zones maigres qu’on n’a pas forcément choisi pour labourer. Du fait de la faible épaisseur du sol, il est difficile de dégager de la forte productivité pour l’agriculteur, même encore maintenant avec nos techniques. Ça a toujours été des milieux marginaux, intégrés dans les systèmes d’exploitations agricoles. Ce n’était pas là qu’on tirait l’essentiel du foin pour l’hiver ou dans certains secteurs, des cultures céréalières.

Avec toutes les autres contraintes comme l’approvisionnement en eau, ce n’est pas des milieux faciles. De manière générale, en Europe de l’ouest, c’est dans ces milieux à la fois utilisés par l’agriculture et en même temps de faible productivité qu’on trouve le maximum de biodiversité.

Comment et pourquoi cette biodiversité s’est-elle développée ?

R. C. : C’est le jeu de la spécialisation des espèces : une orchidée va être concurrencée dans un sol profond, là, d’autres espèces vont prendre sa place. A l’inverse, dans une pelouse un peu érodée, avec des cailloux, l’orchidée va pouvoir s’exprimer. Des espèces plus gourmandes ne vont pas apparaître. Ailleurs, en revanche, ce seront ces dernières, concurrentielles, qui vont prendre la place.

 

Ces milieux sont-ils en train de disparaître ?

R. C. : Comme la biodiversité, type papillons et orchidées, est visible, les pelouses sèches ont été des milieux phares depuis 30-40 ans dans la conservation des espaces. Beaucoup de sites en France et notamment en Franche-Comté sont préservés pour les pelouses sèches. On en compte plusieurs milliers d’hectares dans la région. Rien qu’en zone Natura 2000 Loue-Lison, il y en a près de 500 hectares. Malgré tout, on a une diminution des surfaces. Cette réduction spatiale est liée à des changements d’assolement, c’est-à-dire que la surface qui servait à pâturer est passée en culture céréalière ou à cause de l’accroissement de l’urbanisation. Et dans certains cas, ces espaces sont abandonnés car on ne peut pas les utiliser.

A qui appartient ces pelouses sèches ? A-t-on le droit de les détruire ?

R. C. : Cela peut être des terrains communaux ou privés. Ce sont des milieux reconnus prioritaires au niveau européen par la directive habitat faune flore. Ils sont protégés indirectement par une espèce elle-même protégée. Quand on détruit le biotope de celle-ci, on est sous le coup de la loi.

Par exemple, si un agriculture, en ayant conscience du problème, détruit un affleurement là où il y a de la pelouse sèche, il pourrait avoir à rembourser des aides de mesures agro-environnementales parce qu’elles sont liées normalement à des bonnes pratiques. Si elles ne sont pas respectées, on peut lui demander des comptes. C’est pour cette raison qu’une démarche est en cours, notamment avec la DTT (direction départementale des territoires) du Doubs, pour lancer un accompagnement de l’agriculteur dans son projet de destruction d’affleurement rocheux. Soumis à déclaration, le projet est étudié par une cellule d’experts de la DTT. On n’est pas dans une démarche de répression mais de pédagogie : on essaie de comprendre pourquoi, à l’heure actuelle, un agriculteur a besoin d’intervenir sur ces milieux, qui à l’époque, étaient pâturés et où on s’en fichait un peu de savoir si il y avait un enfrichement à droite à gauche ou des cailloux.

Aujourd’hui, on a bien conscience que l’agriculteur subit un besoin de développement économique. La conséquence est l’optimisation des surfaces, et cela va au détriment des pelouses sèches, qui historiquement étaient en marge de l’exploitation. Aujourd’hui chaque hectare compte car des terres agricoles disparaissent pour de l’urbanisation. Donc il faut bien gagner de la surface quelque part. C’est là tout l’enjeu. On cherche à accompagner la profession agricole, et aussi à communiquer sur les pelouses sèches. L’autre opportunité de conservation de ces milieux est paradoxalement le maintien d’une agriculture pastorale grâce aux appellations à fortes valeurs ajoutées. Comme l’AOC comté.

propos recueillis par Laurine Personeni