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Les tourbières, un joyau à préserver
Environnement

Les tourbières, un joyau à préserver

jeu 13 Juin 2019 - 00:41
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Vincent Bertus, conservateur, et Philippe Alpy, président du syndicat mixte Haut-Doubs Haute-Loue, travaillent à la protection de la tourbière.

Au cœur de la vallée du Drugeon, à Frasne, se niche un joyau du patrimoine naturel : une tourbière. Cette zone humide abrite des espèces végétales et animales particulières, certaines en danger. Pour autant, ce milieu protégé est aux premières loges face au changement climatique.

C’est un joyau niché en plein cœur de la vallée du Drugeon. Celle-ci est la plus vaste surface de marais et tourbières de montagne en France, reconnue comme site humide d’importance internationale dans le cadre de la convention RAMSAR. Ce traité international vise à enrayer la dégradation et la disparition des zones humides. A Frasne, des circuits pédestres sont mis en place pour le grand public dans la réserve naturelle régionale. « Si on ne donne pas les moyens de faire découvrir ces milieux de la tourbière au grand public, on ne donne pas envie de les protéger, analyse Philippe Alpy, président du syndicat mixte Haut-Doubs Haute-Loue qui gère la réserve naturelle. En faisant visiter la tourbière, on ouvre à une éducation scientifique. » La science concerne le grand public mais aussi les spécialistes. Une station de recherche est ainsi installée sur la tourbière. Les scientifiques de l’Université de Besançon et du CNRS viennent régulièrement étudier la tourbière.

La tourbière, un ancien glacier

Il y a 20 000 ans, il s’agissait d’un glacier. Au moment de la fonte des glaces, cette cuvette s’est remplie d’eau. 3 000 ans plus tard, la végétation a commencé à coloniser cette surface que l’on appelle bas-marais. Puis la sphaigne, sorte de mousse, fait son apparition 7 000 ans plus tard. « La sphaigne vient sur la végétation qui est déjà en place et elle a tendance à coloniser le milieu, explique Vincent Bertus, conservateur. Elle referme progressivement la poche d’eau jusqu’à la recouvrir. »

Sous nos pieds clapote donc, caché, un grand lac. « C’est pour ça qu’on parle de zone humide. On n’en a pas l’impression mais l’eau est présente », note le conservateur. « Si on prenait une pelle mécanique et qu’on enlevait la tourbe, on aurait un grand lac sous nos pieds », renchérit Laurence Lyonnais, responsable de l’ouverture au public des tourbières de la vallée du Drugeon. Ce scénario s’est malheureusement déroulé jusque dans les années 1950 avec l’extraction de la tourbe, qui est, dans les faits, de la sphaigne qui se dégrade dans les couches inférieures du sol. Pendant la Seconde guerre mondiale, la tourbe de Frasne a été utilisée pour chauffer les Parisiens notamment. Pour ce faire, des drains ont été creusés à l’époque afin d’assécher le milieu. Or, une tourbière en bon état est un formidable espace de stockage de carbone et de gaz à effet de serre. En comparaison, une forêt de résineux stocke 70 tonnes de carbone par hectare quand pour la même surface, une tourbière en stocke 1 450 tonnes. Soit vingt fois plus. Mais mise à nu, la tourbière libère ces gaz. D’où l’importance de la restauration des tourbières qui consiste à combler les drains afin que l’eau ne s’échappe plus.

 

La vipère péliade, très rare en Europe, apprécie les zones humides de Frasne

Des espèces en danger

La tourbière abrite plus de 550 espèces végétales. Paradoxalement, elle est ce qu’on appelle un milieu pauvre. « C’est très particulier. La sphaigne acidifie beaucoup le sol. Donc les espèces qu’on trouve ici sont spécialisées, expose Vincent Bertus. Les plantes et les animaux développent des stratégies d’associations pour arriver à se nourrir. » Tel le cuivré de la bistorte qui est un papillon inféodé à une plante, la bistorte. Cette dernière est nécessaire au papillon pour qu’il se reproduise. Il ponds ses œufs sur la plante ou à côté. Les larves et les chenilles se nourrissent exclusivement de cette plante- là. En retour, le papillon va ensuite polliniser le végétal. « Depuis une vingtaine d’années, des phases d’inventaire sont réalisées et on se rend compte qu’il y a des espèces rares, patrimoniales, voire même en danger », souligne le conservateur. Parmi elles, la saxifrage oeil-de-bouc.

Cette plante aux fleurs jaunes est présente dans la vallée du Drugeon mais a disparu de la réserve naturelle de Frasne depuis plusieurs années. Actuellement, le laboratoire du jardin botanique de Besançon travaille sur un protocole de mise en culture de la plante en vue de la réimplanter dans le milieu naturel. Où ? « Sur la réserve, les zones où la saxifrage était présente ont été dégradées notamment par la pression de l’urbanisation et les problèmes de gestion des effluents d’assainissement. On ne va pas réimplanter la saxifrage dans des endroits où le milieu n’est pas en bon état pour la recevoir, assène Laurence Lyonnais. La dernière fois que je l’ai observé en milieu naturel, c’était en 2004. Quand on parle d’effondrement de la biodiversité, on en a un exemple sous les yeux. »

Le même constat est fait pour les animaux. Dans la tourbière se cache un reptile rare en Europe, en voie de disparition : la vipère péliade. «  C’est un serpent qui aime les zones fraîches et humides. La tourbière rassemble toutes les conditions favorables. Ici, on a la forme mélanique, c’est une variante de la couleur de peau. Elles sont toutes noires au lieu d’être brunes avec des lignes noires, on a ces deux spécimens », éclaire Vincent Bertus. Néanmoins du fait du réchauffement climatique, ces espèces risquent de ne pas résister, même dans les tourbières. « On suit des espèces en voie de disparition mais c’est quelque part un peu une veillée funèbre, se désole Laurence Lyonnais. On peut s’enorgueillir d’un certain nombre d’espèces protégées, de 300 oiseaux qui nichent ou sont en migration mais on est quand même sur une tendance de - 25 % d’effectifs de population. Cette réalité là, on en est témoins, on est aux premières loges du réchauffement climatique, malgré 20 ans de politique publique et de mesures de protection. »

Parce que la protection du patrimoine naturel concerne chaque citoyen, des visites guidées du site sont organisées. Preuve que cet éducation à la nature et à ses changements fonctionne, très peu d’incivilités sur la zone, pourtant ouverte au tout-venant, sont constatées.

Laurine Personeni